# Qu'est-ce que la perspective actionnelle ?

Que vous soyez enseignant ou apprenant, vous avez probablement déjà constaté qu'on ne peut pas maîtriser une langue simplement en faisant des exercices de grammaire. C'est parce que parler une langue est en réalité un réflexe intuitif, acquis par la pratique active.

Bien que la perspective actionnelle existe depuis 2001 avec le [Cadre européen commun de référence pour les langues](https://rm.coe.int/cadre-europeen-commun-de-reference-pour-les-langues-apprendre-enseigne/16802fc3a8) (CECRL), elle est encore trop rarement appliquée dans l'enseignement du français langue étrangère (FLE) dans les écoles de langue, dans les formations linguistiques pour professionnels ou dans les cours particuliers sur les plateformes en ligne. Pourtant, cette démarche pédagogique favorise l'autonomie de l'apprenant en le pensant comme un acteur social. De plus, le travail de l'enseignant est plus stimulant, puisqu'il vise à aboutir à un projet qu'il guide. C'est la perspective que j'utilise, et je souhaite vous la présenter.

## L'apprenant est un acteur social

La perspective actionnelle est officiellement définie dans le CECRL (Conseil de l'Europe, 2001) :

> « La perspective privilégiée ici est de type actionnel, en ce qu'elle considère avant tout l'usager et l'apprenant comme des acteurs sociaux ayant à accomplir des tâches qui ne sont pas seulement langagières, dans des circonstances et un environnement donnés, à l'intérieur d'un domaine particulier. »

Il faut retenir que la frontière entre l'usager de la langue et l'apprenant en classe s'efface, de sorte que les tâches réalisées lors d'un cours doivent s'approcher le plus possible de ce que l'utilisateur de la langue doit faire dans la vraie vie. C'est pour cette raison qu'il est perçu comme un acteur social, c'est-à-dire une personne qui utilise la langue pour s'intégrer, collaborer, partager son avis ou résoudre des problèmes avec d'autres personnes. La langue est un moyen d'agir à l'intérieur de la société. Lire, écouter, écrire ou parler n'est pas le but de l'apprentissage, mais le moyen d'arriver à un résultat concret pour l'utilisateur de la langue, dans un contexte privé ou public, personnel, académique ou professionnel. La grammaire, le vocabulaire et la prononciation sont uniquement importants parce qu'ils visent à répondre aux besoins d'une situation spécifique. Avec la perspective actionnelle, mes étudiants s'engagent plus dans les tâches proposées, et je me divertis beaucoup plus quand j'enseigne puisque aucune séance ne ressemble à une autre.

## La tâche résout un problème

La tâche est le composant central de la perspective actionnelle. Il s'agit d'un projet avec un objectif qui demande de trouver une solution dans un contexte donné. Les stratégies pour résoudre le problème donné mobilisent la langue d'apprentissage, ainsi que les autres connaissances et le savoir-faire de l'apprenant. La tâche dépasse l'exercice scolaire. La tâche finale est souvent décomposée en tâches intermédiaires. Par exemple : « planifier une randonnée dans les Alpes avec un groupe d'amis » implique d'autres sous-tâches, comme « respecter un budget de 300 euros par personne », « négocier la date du week-end avec ses amis », « comparer et réserver des billets de train et un logement », ou encore « présenter l'itinéraire de la randonnée ». Tout ça est beaucoup plus que conjuguer des verbes du champ lexical de la randonnée au futur simple. L'apprenant utilise la grammaire et le lexique connus, ses capacités de lecture et d'écoute, s'organise, tout en utilisant les codes de politesse, des sites web ou des applications pour parvenir à la réalisation de la tâche finale. Il développe des tactiques et des stratégies pour gérer les difficultés qui se présentent à lui, faisant de lui l'acteur de la tâche qu'il doit réaliser. L'enseignant peut lui transmettre le vocabulaire ou la grammaire pour faciliter la réalisation de la tâche. C'est par la tâche que je fais apparaître le besoin de maîtriser le français. J'expose l'apprenant aux difficultés, et je lui propose des solutions qu'il peut utiliser.

## Agir ensemble c'est plus qu'interagir

La perspective actionnelle continue l'approche communicative et l'enrichit. Pour l'apprenant, la différence réside dans la nature de la relation avec autrui. Un jeu de rôle interactif, où un client demande des informations à un vendeur pour acheter une voiture, est limité à l'interaction par l'intermédiaire d'un jeu de questions-réponses. Un scénario pédagogique, où un apprenant agit dans une perspective commune avec le groupe ou un partenaire pour réaliser une tâche finale, va au-delà de l'interaction. C'est une relation par laquelle chacun est un acteur qui agit pour mener à bien un projet. On lit, on écoute, on écrit et on parle pour faire ensemble. Là encore « planifier une randonnée dans les Alpes avec un groupe d'amis » sur plusieurs cours, c'est quelque chose de plus que « téléphoner à une agence spécialisée dans l'organisation de randonnée » pendant la moitié d'un cours. La transmission du message cesse d'être l'objectif final. L'action sociale surpasse l'activité langagière étant donné que la communication devient un outil. Le scénario fait agir l'apprenant avec un partenaire professeur ou un groupe d'étudiants pour réaliser un projet. La langue devient un instrument de l'autonomie pour vivre en société. J'organise la séquence de cours autour d'un scénario pédagogique, qui devient le terrain de cet apprentissage.

## Le rôle de l'enseignant change

La fonction de l'enseignant est de faciliter le projet de l'apprenant. Il doit éviter de figer sa posture dans celle de l'instructeur qui transmet un savoir normé sur la langue. C'est très fastidieux d'écouter un professeur expliquer une règle de grammaire en français, sans avoir l'opportunité d'agir. L'apprenant peut découvrir les règles avec un support adapté à son niveau, ou dans une langue intermédiaire, afin de les utiliser dans le but de réaliser la tâche. L'enseignant doit éviter la todo-list du genre : « D'abord, observez la carte numérique. Ensuite, écrivez l'itinéraire de randonnée en utilisant les prépositions de lieu. Enfin, lisez-le à votre professeur. » Il vaut mieux une tâche actionnelle avec un contexte : « Vous êtes la personne qui propose un itinéraire de randonnée à votre groupe d'amis. Utilisez l'application Wikiloc pour chercher une randonnée dans les Alpes. Pensez aux débutants du groupe ! Puis, envoyez un message vocal à votre groupe d'amis sur WhatsApp pour présenter Wikiloc et l'itinéraire que vous trouverez intéressant. Indiquez les points de passage et les refuges. Répondez aux questions de vos amis sur les détails de la randonnée. » Au final, je joue le rôle de l'expert de la langue, avec, en plus, des talents de scénariste et d'acteur, pour à la fois créer le scénario pédagogique et y participer.

## Gérer les difficultés pratiques

La perspective actionnelle n'est pas parfaite et doit aussi faire face à l'évaluation et la conception pédagogiques, ainsi qu'à une gestion plus complexe de l'apprenant ou du groupe d'apprenants. Tout d'abord, dans le cadre éducatif il y a souvent des notes et des examens standardisés qui permettent d'évaluer la grammaire, le vocabulaire ou la prononciation d'un apprenant. Comment noter la réalisation d'un projet alors que l'institution exige d'évaluer l'orthographe, la phonétique ou la conjugaison ? Ensuite, la conception d'un scénario pédagogique actionnel qui s'approche au maximum du contexte réel d'un ou plusieurs apprenants demande beaucoup de temps et est beaucoup plus difficile à réaliser que suivre un manuel didactique de manière linéaire. Comment peut-on trouver le temps de créer un scénario pédagogique ? Enfin, si le nombre d'apprenants est trop important, si un apprenant domine la prise de parole dans un groupe, ou si un apprenant est trop timide en cours particulier, cela peut être difficile à gérer. Comment mener à terme le projet actionnel dans ces conditions ?

## L'enseignant doit aider l'apprenant à agir

L'apprenant agit, que ce soit avec l'aide d'un enseignant partenaire en cours particulier, ou avec un groupe encadré par un enseignant. Le projet, ou tâche finale, le mobilise via des sous-tâches, ou tâches intermédiaires, toujours contextualisées. Ces tâches sont des problèmes concrets à résoudre en français, qui mobilisent aussi toutes les autres compétences de l'apprenant. De la volonté d'agir émerge le besoin de maîtriser le vocabulaire, la grammaire ou la prononciation. Bien que la langue devienne un outil, comme n'importe quelle autre compétence, pour mener le projet actionnel, elle reste le moteur central de cette approche, qui vise l'apprentissage de la langue.

Dans mes prochains articles, je proposerai quelques idées pédagogiques et outils technologiques pour gérer les difficultés pratiques de la perspective actionnelle. Si vous ne voulez rien manquer, abonnez-vous à ma newsletter et n'hésitez pas à m'écrire pour me partager votre expérience, que vous soyez apprenant, enseignant, responsable pédagogique, ou même éditeur de manuels de FLE !